Il suffit d’écouter la manière dont une personne se parle lorsqu’elle commet une erreur pour comprendre une partie de son histoire et sa
- « J’aurais dû le voir venir. »
- « Je suis vraiment nulle. »
- « Je n’ai aucune excuse. »
- « Il faut que je fasse mieux. »
- « Je n’ai pas le droit de me plaindre. »
- « Les autres y arrivent, eux. »
Des phrases prononcées machinalement, avec une sévérité que cette même personne n’utiliserait probablement jamais pour parler à quelqu’un qu’elle apprécie.
Être dur avec soi-même est souvent présenté comme une forme d’exigence, de lucidité ou de volonté. On pense que cette pression nous oblige à avancer, qu’elle évite le relâchement et nous protège de la médiocrité. Pourtant, lorsqu’elle devient permanente, cette dureté intérieure produit un mécanisme beaucoup plus complexe. Elle transforme la relation à soi en rapport de surveillance, d’évaluation et de sanction.
Au delà de vouloir très bien faire, on cherche à ne jamais être pris en défaut.
ON NE NAÎT PAS DUR AVEC SOI. ON APPREND À LE DEVENIR
L’enfant construit une partie de son regard sur lui-même à travers les réactions de son environnement. Il observe ce qui provoque la satisfaction, la critique, l’impatience, la comparaison, la reconnaissance, la colère ou le retrait affectif. Il comprend ce qui lui permet de conserver une place valorisée dans le lien.
Lorsqu’il grandit dans un environnement où l’erreur est fortement relevée, où les résultats comptent davantage que les efforts, où l’on compare beaucoup, où les émotions sont peu accueillies, où l’amour et la reconnaissance semblent dépendre du comportement, il développe une vigilance particulière envers lui-même. Il apprend à anticiper ce qui pourrait lui être reproché. Il devient exigeant avant que les autres aient besoin de l’être.
Cette exigence se construit dans des environnements où l’enfant a dû devenir autonome très tôt, ne pas déranger, prendre sur lui, protéger un parent, assumer des responsabilités qui dépassaient son âge ou mériter la reconnaissance par ses performances.
Une règle intérieure s’installe :
- « Pour être acceptable, je dois être irréprochable. »
À l’âge adulte, le contexte a changé. La règle, elle, continue à fonctionner.
LE JUGE EXTÉRIEUR FINIT PAR DEVENIR INTÉRIEUR
C’est probablement l’un des mécanismes les plus importants à comprendre. À force d’ anticiper le jugement, l’enfant n’a plus besoin que quelqu’un le critique. Il apprend à le faire lui-même. Le contrôle s’intériorise.
Devenu adulte, il repère immédiatement ce qu’il aurait pu mieux faire. Il minimise ce qu’il réussit. Il se reproche ses hésitations. Il compare ses performances. Il supporte difficilement ses moments de faiblesse. Il transforme une erreur ponctuelle en jugement global sur sa valeur.
- Un dossier imparfait devient : « Je ne suis pas à la hauteur. »
- Une relation qui échoue devient : « J’ai encore tout raté. »
- Une période de fatigue devient : « Je me laisse aller. »
- Une mauvaise décision devient : « Comment ai-je pu être aussi stupide ? »
Le fait est rapidement transformé en identité. La dureté envers soi devient destructrice. Faire une erreur est un événement. Se considérer comme une erreur est une atteinte à l’estime de soi.
L’EXIGENCE ET LA MALTRAITANCE ENVERS SOI SONT DEUX CHOSES DIFFÉRENTES
On peut être exigeant avec soi sans se maltraiter. L’exigence saine permet d’observer un écart, d’en comprendre les causes et de corriger ce qui doit l’être. Elle reste centrée sur les faits.
- « Je n’ai pas suffisamment préparé cette présentation. Je vais mieux anticiper la prochaine fois. »
La dureté intérieure ajoute une condamnation.
- « Je suis incapable. Je fais toujours n’importe quoi. »
Dans le premier cas, l’erreur produit de l’apprentissage. Dans le second, elle produit de la dévalorisation.
Cette distinction change la manière de progresser. Se respecter ne signifie pas renoncer à ses standards, abandonner ses ambitions ou devenir complaisant avec soi-même. On peut reconnaître ses responsabilités, ses maladresses, ses mauvais choix et ses limites sans utiliser l’humiliation comme méthode de progression. La lucidité n’exige pas la brutalité.
CHEZ LE DÉPENDANT AFFECTIF, CETTE DURETÉ EST PARTICULIÈRE
Je retrouve ce mécanisme dans l’accompagnement de la dépendance affective et de l’insécurité émotionnelle. La personne dépendante affectivement peut développer une très grande exigence envers elle-même parce qu’elle attribue une importance considérable au maintien du lien. Lorsqu’une relation devient difficile, son premier réflexe consiste à chercher ce qu’elle a mal fait.
- Ai-je trop parlé ?
- Pas assez donné ?
- Été trop exigeante ?
- Pas assez disponible ?
- Aurais-je dû comprendre davantage ?
- Faire autrement ?
- Attendre encore ?
Cette capacité à se remettre en question pourrait être une qualité. Elle devient problématique lorsqu’elle fonctionne exclusivement dans un seul sens.
La personne analyse ses propres comportements avec une extrême précision tout en trouvant quantité d’explications aux comportements de l’autre. Elle comprend sa fatigue. Son histoire. Ses blessures. Ses peurs. Son besoin de distance. Ses difficultés à communiquer. Ses traumatismes. Ses contraintes. Et lorsqu’il s’agit d’elle-même, elle exige de mieux comprendre, de mieux patienter, de mieux gérer ses émotions, de ne pas trop demander, de ne pas déranger, de rester calme, raisonnable, compréhensive.
Elle est indulgente avec l’autre et impitoyable avec elle-même. Cette asymétrie est l’un des pièges importants de la dépendance affective.
VOULOIR ÊTRE PARFAIT POUR NE PAS RISQUER D’ÊTRE REJETÉ
Derrière l’autocritique excessive se cache une tentative de sécurisation. Si je fais tout correctement, on ne pourra rien me reprocher. Si je donne suffisamment, on ne me quittera pas. Si je comprends tout, le conflit disparaîtra. Si je suis agréable, disponible, performant, solide, séduisant ou indispensable, ma place sera assurée.
Cette logique procure une illusion de contrôle particulièrement puissante. Reconnaître que l’autre peut nous rejeter, nous décevoir, nous quitter ou ne pas nous aimer suffisamment malgré tout ce que nous avons fait correctement confronte à une réalité beaucoup plus inconfortable : nous ne contrôlons pas entièrement le lien. Certaines personnes préfèrent inconsciemment se sentir coupables plutôt qu’impuissantes.
La culpabilité conserve une possibilité d’action : « Si c’est ma faute, je peux encore réparer. ». Reconnaître que certaines choses ne dépendent pas de soi demande une sécurité intérieure beaucoup plus solide.
LE CORPS PAYE CETTE EXIGENCE
Vivre continuellement sous sa propre surveillance coûte cher psychiquement. Il faut contrôler ce que l’on dit, ce que l’on fait, ce que l’on montre, ce que l’on ressent. Il faut anticiper, vérifier, corriger, recommencer. Puis analyser après coup ce qui aurait pu être mieux fait.
Cette pression nourrit la rumination, la fatigue mentale, la difficulté à se reposer réellement, le sentiment permanent d’être en retard sur soi-même et l’incapacité à savourer une réussite. À peine quelque chose est-il accompli que l’esprit passe au prochain objectif. La satisfaction dure quelques minutes. L’exigence, elle, reprend immédiatement son poste. Même le repos devient culpabilisant : il faudrait profiter davantage de son temps, être plus productif, faire du sport, ranger, avancer, répondre aux messages, prendre soin des autres… On finit par devoir mériter jusqu’au droit de souffler.
APPRENDRE À ÊTRE JUSTE AVEC SOI
Sortir de cette dureté demande davantage qu’une injonction à « être gentil avec soi ». Il faut reconstruire une manière plus juste de s’évaluer. Lorsqu’une difficulté survient, commencez par revenir aux faits. Que s’est-il réellement passé ? Quelle était votre responsabilité exacte ? Qu’est-ce qui dépendait de vous ? Qu’est-ce qui ne dépendait pas de vous ? Que saviez-vous au moment où vous avez pris cette décision ? Cette dernière question est fondamentale.
Nous avons tendance à juger nos décisions passées avec les informations dont nous disposons aujourd’hui. Or vous ne pouviez décider qu’avec la maturité, les connaissances, les ressources émotionnelles et la compréhension que vous aviez à ce moment-là. Cela n’empêche pas d’apprendre mais simplement de réécrire le passé en faisant de vous un coupable omniscient.
Observez votre vocabulaire intérieur :
- « J’ai échoué sur ce projet » ne signifie pas « je suis un échec ».
- « J’ai accepté trop longtemps cette situation » ne signifie pas « je suis faible ».
- « Je me suis trompé sur cette personne » ne signifie pas « je suis naïf et stupide ».
Les mots utilisés intérieurement façonnent la représentation que nous entretenons de nous-mêmes.
VOUS N’AVEZ PAS BESOIN DE VOUS DÉTRUIRE POUR VOUS CORRIGER
On peut reconnaître : « Là, je me suis trompé. ». On peut ajouter : « Je comprends maintenant pourquoi. ». Puis décider : « Voilà ce que je ferai différemment. »
Cette séquence est beaucoup plus constructive que des heures de reproches.
La responsabilité permet le changement. La culpabilisation excessive entretient la souffrance. Et lorsqu’une personne commence réellement à travailler sur sa relation à elle-même, elle découvre quelque chose d’essentiel : la bienveillance envers soi n’est pas l’absence d’exigence mais débarrassée de l’humiliation. Elle consiste à devenir solide intérieurement pour regarder ses erreurs sans s’effondrer, ses limites sans se mépriser, ses blessures sans en avoir honte et ses progrès sans immédiatement les minimiser.
DEVENIR POUR SOI UN ADULTE FIABLE
Le véritable changement se situe ici. Il s’agit de remplacer progressivement le juge intérieur par un adulte intérieur capable d’observer, de comprendre, de protéger, de responsabiliser et de décider. Un adulte intérieur qui ne nie pas les erreurs mais ne les utilise plus comme armes contre soi. Qui sait dire : « Cela suffit. », « Cette situation me fait du mal. », « Je n’ai pas à tout supporter pour conserver cette relation. », « Je peux me tromper et rester digne de respect. », « Je peux être déçu de moi sans me rejeter. », « Je peux progresser sans me maltraiter, mais en me respectant. ».
Lorsque cette posture se consolide, quelque chose change. On cesse de vivre avec soi comme avec quelqu’un qu’il faudrait constamment corriger. On devient quelqu’un sur qui l’on peut compter. Et après avoir passé des décennies à chercher la sécurité dans le regard, l’approbation ou la présence des autres, cette évolution constitue une étape majeure : ne plus être celui qui s’abandonne soi-même au premier faux pas.
©Geneviève Krebs
Spécialiste de la dépendance affective et de l’insécurité émotionnelle depuis plus de 30 ans.
