Quand la relation est un lieu de réparation ou de thérapie

Il arrive que l’on entre dans une relation amoureuse avec l’espoir d’y trouver bien davantage que de l’amour.

On espère y être enfin compris, reconnu, choisi, rassuré. On attend de l’autre qu’il nous apporte cette sécurité qui nous a parfois manqué, qu’il apaise des peurs anciennes, qu’il répare une estime de soi fragilisée ou qu’il nous donne cette place que nous avons si longtemps cherchée. Bien sûr, ces attentes ne sont pas toujours conscientes. On pense simplement être amoureux. On ressent une attirance intense, un attachement profond, parfois même cette impression troublante d’avoir enfin rencontré la personne qui va changer notre vie.

C’est là que commence une confusion : nous ne cherchons plus seulement quelqu’un à aimer, mais quelqu’un auprès de qui nous espérons guérir.

Une relation amoureuse peut effectivement avoir une portée réparatrice. Être aimé avec respect, découvrir une autre manière de communiquer, vivre une intimité dans laquelle on ne se sent ni jugé ni menacé  transforme  notre rapport à nous-mêmes et aux autres. Mais il existe une différence essentielle entre une relation qui contribue à notre évolution et une relation à laquelle nous confions la responsabilité de nos blessures.

Dans le premier cas, l’amour accompagne notre construction intérieure. Dans le second, il est chargé d’une mission qui le dépasse.

Quand le partenaire devient le réparateur de notre histoire

Une personne qui a grandi dans l’insécurité affective recherche, une fois adulte, un partenaire constamment disponible et rassurant. Chaque absence, chaque changement d’attitude, chaque moment de distance réactive une inquiétude ancienne.

Une autre, qui s’est longtemps sentie insuffisante ou dévalorisée, peut avoir besoin d’être continuellement admirée, encouragée, validée. Elle ne cherche pas uniquement à être aimée. Elle cherche à travers le regard de l’autre la confirmation de sa propre valeur.

Une autre encore, habituée très jeune à prendre soin des émotions de ses parents, peut se retrouver attirée par des partenaires fragiles, instables ou en difficulté. Elle devient celle qui comprend, soutient, excuse, attend, sauve. Elle retrouve dans son couple une fonction qu’elle connaît parfaitement : être indispensable à quelqu’un pour se sentir légitime dans la relation.

Ces fonctionnements ne relèvent pas d’un choix conscient. Ils peuvent correspondre à des stratégies d’adaptation anciennes, devenues familières au point d’être confondues avec notre manière naturelle d’aimer.

Nous pouvons ainsi nous attacher à une personne autant pour ce qu’elle est que pour ce que nous espérons inconsciemment résoudre à travers elle.

Ce n’est pas la sécurité qui nous attire, mais une forme d’insécurité familière.

Nous retrouvons une personne distante, imprévisible, difficile à satisfaire, et nous nous engageons dans une quête épuisante : obtenir enfin d’elle ce que nous n’avons pas réussi à obtenir autrefois. Comme si parvenir à être aimé par cette personne allait, rétrospectivement, réparer toutes les fois où nous ne nous sommes pas sentis suffisamment aimés.

Le piège de la réparation mutuelle

Ce phénomène est particulièrement complexe lorsque les deux partenaires entrent dans la relation avec des besoins de réparation complémentaires. L’un a peur d’être abandonné. L’autre a besoin de se sentir indispensable. L’un réclame constamment des preuves d’amour. L’autre se rassure en donnant, en protégeant, en prenant tout en charge.

Au départ, chacun répond parfaitement aux besoins de l’autre. Celui qui redoute l’abandon trouve une présence rassurante. Celui qui a besoin d’être utile trouve quelqu’un qui a besoin de lui. Cette complémentarité donne le sentiment d’une rencontre exceptionnelle. Pourtant, avec le temps, le lien s’organise davantage autour des fragilités de chacun que de leur véritable rencontre. L’un est de plus en plus demandeur. L’autre de plus en plus responsable. L’un craint de perdre son soutien. L’autre craint de ne plus avoir de place s’il cesse de soutenir.

Ce qui ressemblait à une grande histoire d’amour devient un système de dépendance réciproque.

La difficulté n’est pas que deux personnes blessées s’aiment. Nous avons tous une histoire, des sensibilités, des zones de vulnérabilité. La difficulté apparaît lorsque les blessures sont le principal moteur de la relation et que chacun se retrouve enfermé dans une fonction plutôt que reconnu comme une personne à part entière.

Aimer quelqu’un ne signifie pas etre son thérapeute

Dans une relation équilibrée, il est naturel de soutenir son partenaire lorsqu’il traverse une difficulté, de l’écouter, de lui apporter de la tendresse et de tenir compte de ses fragilités. Mais soutenir n’est pas prendre en charge. Comprendre n’est pas tout accepter. Rassurer n’est pas devoir prouver son amour indéfiniment. Et aimer ne signifie pas renoncer à ses propres besoins pour maintenir l’équilibre émotionnel de l’autre.

Lorsqu’un partenaire est le principal régulateur des émotions de l’autre, la relation perd sa réciprocité. Il ne s’agit plus seulement de partager une vie, des projets, des désirs ou des expériences. Il faut anticiper les réactions, éviter certaines situations, mesurer ses paroles, prévenir les angoisses, réparer les blessures réactivées.

L’amour est alors un travail permanent de sécurisation. Celui qui porte cette responsabilité finit par s’épuiser. Celui qui reçoit cette attention devient encore plus dépendant de cette présence extérieure pour retrouver son calme intérieur. C’est l’un des mécanismes que l’on rencontre dans certaines formes de dépendance affective : plus la sécurité est recherchée exclusivement auprès de l’autre, moins la personne développe la confiance dans sa propre capacité à se rassurer, à traverser une frustration ou à supporter une séparation temporaire.

Ce que la relation révèle mérite d’être entendu

Il serait dommage de considérer ces relations uniquement sous l’angle de leurs dysfonctionnements. L’intimité amoureuse possède une particularité : elle nous confronte à des parties de nous-mêmes qui restent silencieuses dans d’autres domaines de notre vie.

Une personne peut être parfaitement autonome professionnellement, prendre des décisions importantes, gérer des responsabilités considérables et perdre tous ses moyens face à un partenaire qui ne répond pas à un message. Une autre peut se montrer affirmée avec ses amis, ses collègues, ses proches, mais devenir incapable de poser une limite dans son couple.

Ces contradictions apparentes sont intéressantes. Elles nous indiquent que certaines compétences sont acquises dans un domaine, mais sont fragiles dans un autre, notamment lorsque le système d’attachement est sollicité. La relation agit alors comme un révélateur. Elle met en lumière nos peurs, nos attentes, nos croyances, nos réactions automatiques. Elle nous montre les endroits où nous avons encore tendance à nous abandonner, à nous suradapter, à contrôler ou à chercher une validation extérieure.

À condition de ne pas rendre systématiquement l’autre responsable de ce qui s’active en nous, ces expériences peuvent devenir de véritables occasions de connaissance de soi.

Il ne s’agit pas de nier les comportements réellement blessants du partenaire. Une relation irrespectueuse ou maltraitante ne doit jamais être présentée comme une épreuve nécessaire à notre guérison. Il s’agit d’apprendre à distinguer ce qui appartient à la situation présente, ce qui relève de notre histoire personnelle et ce qui engage la responsabilité de chacun.

Sortir de l’attente de réparation

Le véritable changement commence  lorsque nous cessons de nous demander : « Pourquoi ne me donne-t-il pas ce dont j’ai besoin ? ». Et que nous acceptons d’explorer d’autres questions, comme : Pourquoi ai-je autant besoin de cette preuve d’amour ? Qu’est-ce que son absence réveille en moi ? Pourquoi est-ce si difficile de me sentir important lorsque je ne suis pas au centre de son attention ? Pourquoi ai-je l’impression de ne plus exister lorsque je ne suis plus indispensable ? Pourquoi est-ce que je continue à attendre d’une personne ce qu’elle ne peut ou ne veut pas me donner ? Ces questions ne visent pas à culpabiliser mais permettent de retrouver une marge d’action sur ce qui se joue intérieurement.

Cela suppose de faire le deuil d’une attente très ancienne : celle de rencontrer enfin quelqu’un qui viendrait effacer nos manques, corriger notre passé ou nous délivrer définitivement de nos insécurités. Aucune relation, aussi aimante soit-elle, ne peut réécrire notre histoire. En revanche, nous pouvons apprendre à ne plus laisser cette histoire décider à notre place de notre manière d’aimer. Nous pouvons développer notre sécurité intérieure, reconnaître nos besoins, travailler notre estime personnelle, apprendre à réguler nos émotions et construire des relations dans lesquelles l’attachement ne nécessite plus de nous perdre.

Ce travail peut se faire progressivement avec l’aide d’un professionnel lorsque les blessures sont profondes ou les schémas particulièrement installés.

La relation n’a pas à nous guérir pour nous faire grandir

Il existe une idée romantique particulièrement tenace : celle selon laquelle le véritable amour serait celui qui nous sauve. Or, une relation n’est pas plus profonde parce qu’elle nous fait souffrir, parce qu’elle réveille nos traumatismes ou parce qu’elle nous oblige à traverser des crises incessantes. L’intensité émotionnelle n’est pas une preuve de profondeur affective. Et la souffrance n’est pas une condition de l’amour.

Une relation peut nous aider à évoluer sans être un cabinet de thérapie. Elle peut accueillir nos vulnérabilités sans être organisée autour d’elles. Elle peut nous apporter de la sécurité sans nous dispenser de construire la nôtre.

Nous pouvons être profondément attachés à quelqu’un sans lui demander d’être le parent que nous n’avons pas eu, le protecteur qui nous a manqué, le juge qui nous acquitte ou le sauveur qui nous délivre de nous-mêmes. C’est peut-être l’un des passages les plus importants vers la maturité affective : cesser de confier à l’autre la mission de réparer notre passé, pour lui permettre de partager véritablement notre présent.

L’amour n’a pas vocation à devenir le traitement de nos blessures. Il peut être un espace dans lequel nous apprenons à vivre autrement avec elles, à les comprendre, à les apaiser, et surtout à ne plus les laisser gouverner nos choix.

L’autre peut participer à notre épanouissement. Il ne doit pas devenir la condition de notre équilibre intérieur. Lorsque nous renonçons à faire de l’autre notre réparateur que nous pouvons commencer à le rencontrer pour ce qu’il est réellement. Non plus comme une réponse à nos manques. Mais comme une personne avec laquelle nous choisissons de construire une relation.

©Geneviève Krebs Spécialiste de la dépendance affective et de l’insécurité émotionnelle depuis plus de 30 ans. www.genevievekrebs.com