Pourquoi certaines personnes capables, intelligentes et accomplies continuent-elles à douter profondément de leur valeur ? La réponse se trouve moins dans ce qu’elles sont aujourd’hui que dans le regard sous lequel elles ont appris à se construire.
Il y a des adultes qui savent parfaitement repérer les qualités des autres. Ils savent encourager, féliciter, remercier, reconnaître un talent, admirer une réussite. Puis, lorsqu’il s’agit d’eux-mêmes, le système d’évaluation change complètement.
Une réussite ? Ils ont eu de la chance.
Une promotion ? Le contexte était favorable.
Un compliment ? La personne est gentille.
Une difficulté surmontée ? Tout le monde aurait fait pareil.
Une compétence reconnue ? Il existe tellement meilleur qu’eux.
Une belle rencontre amoureuse ? Ils se demandent parfois ce que cette personne peut bien leur trouver.
Ils peuvent avoir construit une carrière, élevé des enfants, traversé des épreuves, créé une entreprise, pris des risques, appris, travaillé, évolué, recommencé cent fois… Et continuer intérieurement à se sentir insuffisants.
Ce paradoxe mérite d’être regardé de près car derrière le manque de confiance en soi se cache quelque chose de plus ancien : une difficulté à reconnaître sa propre valeur.
L’ENFANT APPREND QUI IL EST DANS LE REGARD DES AUTRES
Un enfant possède encore peu de recul pour évaluer ses qualités, ses capacités et sa valeur. Il se découvre en grande partie à travers les réactions de son environnement. Un regard fier, un encouragement, une attention portée à ses efforts, une parole qui souligne un progrès lui transmettent progressivement des informations sur lui-même :« Je suis capable. », « Mes efforts comptent. », « Ce que je fais mérite d’être regardé. », « J’ai des qualités. », « Ma présence a de la valeur. »
Cette valorisation contribue à construire une représentation interne suffisamment solide. À l’inverse, certains enfants grandissent dans un environnement où leurs réussites semblent aller de soi tandis que leurs erreurs occupent beaucoup d’espace. Le bulletin contient cinq bonnes notes et une mauvaise ? La conversation porte sur la mauvaise. L’enfant fait un effort ? On lui explique ce qu’il aurait pu faire davantage. Il réussit ? C’était normal. Il exprime de la fierté ? On lui rappelle l’importance de rester modeste. Il possède une qualité ? Quelqu’un d’autre fait encore mieux.
La dévalorisation est explicite : « Tu n’y arriveras jamais. », « Tu es vraiment maladroit. », « Ton frère, lui, sait se débrouiller. », « Arrête de te prendre pour quelqu’un. » Mais elle peut aussi être beaucoup plus silencieuse. Une absence de compliments. Très peu d’encouragements. Des parents exigeants qui pensent préparer leur enfant à la vie en insistant essentiellement sur ce qu’il reste à améliorer. Un parent lui-même incapable d’exprimer de la fierté. Une famille dans laquelle la réussite constitue simplement le niveau attendu.
L’enfant comprend alors progressivement que ce qu’il fait de bien mérite peu d’attention tandis que ce qui pourrait être amélioré mérite toute son attention. Et cette manière de se regarder peut devenir une habitude.
LE PROBLÈME COMMENCE LORSQUE L’ENFANT GRANDIT… ET CONSERVE LE MÊME ÉVALUATEUR
Les années passent. L’enfant devient adulte. Il quitte depuis longtemps l’environnement dans lequel ce regard s’est construit. Et pourtant, il continue à s’évaluer selon les mêmes critères. Le parent critique est devenu une voix intérieure. La comparaison est devenue automatique. L’exigence est devenue personnelle. La minimisation des réussites est devenue une façon habituelle de raconter son histoire. Autrement dit : l’environnement extérieur a changé, mais l’ancien système d’évaluation continue de fonctionner à l’intérieur.
C’est ainsi que certaines personnes deviennent très exigeantes envers elles-mêmes tout en restant étonnamment généreuses dans leur appréciation des autres. Elles accordent aux autres le droit d’apprendre, d’hésiter, de réussir, d’être fiers, d’avoir des qualités et des fragilités. Pour elles-mêmes, le barème devient beaucoup plus sévère.
« J’AI EU DE LA CHANCE » : QUAND ON EFFACE SA PROPRE PARTICIPATION À SA RÉUSSITE
J’entends régulièrement des personnes expliquer leurs réussites par la chance. Bien sûr que la chance existe. Les rencontres comptent. Les opportunités comptent. Le contexte compte. Mais encore faut-il saisir une opportunité lorsqu’elle apparaît. Encore faut-il oser. Décider. Travailler. Prendre un risque. Persévérer lorsque les résultats tardent. Accepter de se tromper. Recommencer. Apprendre. S’adapter.
Lorsqu’une personne attribue systématiquement ses réussites aux circonstances et ses échecs à elle-même, son système d’évaluation est déséquilibré. Elle s’attribue la responsabilité de ce qui va mal et distribue à l’extérieur le mérite de ce qui va bien. Avec les années, cette comptabilité psychologique produit une conclusion prévisible : « Je vaux moins que ce que les autres pensent de moi. » Et parfois : « Un jour, ils vont s’en apercevoir. ». On retrouve ici certains mécanismes associés au sentiment d’illégitimité ou au syndrome de l’imposteur. La personne possède pourtant des preuves objectives de ses capacités. Son ressenti intérieur continue simplement à raconter une autre histoire.
LA DÉVALORISATION PEUT SE DÉGUISER EN MODESTIE
C’est l’un des pièges les plus intéressants. Beaucoup de personnes ont appris qu’il était élégant de minimiser leurs qualités. Elles pensent ainsi rester humbles. Pourtant, humilité et dévalorisation racontent deux choses très différentes.
L’humilité permet de connaître sa valeur sans avoir besoin de la placer au-dessus de celle des autres.
La dévalorisation consiste à placer régulièrement sa propre valeur en dessous de la réalité.
Dire « j’ai travaillé pour arriver là » revient simplement à reconnaître un fait. Dire « je suis compétent dans ce domaine » peut être une observation parfaitement objective. Dire « je suis fier de ce que j’ai accompli » signifie que l’on reconnaît son investissement.
La valorisation saine recherche la justesse. Ni au-dessus. Ni en dessous. À sa juste place.
LE MANQUE DE VALORISATION PEUT AUSSI INFLUENCER NOS RELATIONS
La question devient particulièrement importante dans les relations affectives. Lorsque la valeur personnelle reste fragile, le regard de l’autre peut prendre une importance considérable. Être choisi rassure. Être désiré valorise. Recevoir un message apaise. Obtenir de l’attention confirme momentanément que l’on compte.
À l’inverse, une distance, un silence, une critique ou un rejet peuvent toucher beaucoup plus profondément que la situation présente parce que l’événement réactive parfois une interrogation ancienne : « Est-ce que je vaux suffisamment pour être aimé, choisi, considéré ? »
La relation risque alors de devenir un lieu d’évaluation permanente de sa propre valeur. On cherche dans les yeux de l’autre une réponse à une question que l’on porte depuis longtemps. C’est notamment l’un des mécanismes que l’on peut rencontrer dans la dépendance affective : la valeur personnelle devient dépendante des signes de reconnaissance, de disponibilité ou d’amour reçus de l’extérieur.
Plus la validation intérieure est fragile, plus la validation extérieure peut devenir précieuse. Et plus elle devient précieuse, plus sa disparition devient insécurisante.
SE VALORISER À L’ÂGE ADULTE, C’EST RÉTABLIR UNE FORME DE JUSTICE
Le travail consiste alors à développer une capacité qui a été insuffisamment construite pendant l’enfance : savoir reconnaître soi-même sa valeur.
Cela commence par une observation plus factuelle de son histoire. Qu’avez-vous réellement traversé ? Qu’avez-vous appris ? Quelles décisions difficiles avez-vous prises ? Qu’avez-vous construit ? Quelles responsabilités avez-vous assumées ? Quels risques avez-vous acceptés ? Quelles compétences avez-vous développées ? Quelles qualités les autres viennent-ils régulièrement chercher auprès de vous ? De quoi pouvez-vous légitimement être fier ?
Cette dernière question est révélatrice. Certaines personnes restent longtemps silencieuses. Elles connaissent parfaitement leurs failles et doivent réfléchir pour retrouver leurs qualités. Cela indique simplement où leur attention a été entraînée pendant des années.
APPRENDRE À RECEVOIR AU LIEU DE CORRIGER
Un exercice très simple permet déjà d’observer le mécanisme. La prochaine fois que quelqu’un vous fait un compliment, regardez ce qui se produit intérieurement.
« Tu as vraiment bien géré cette situation. »
Quelle réponse monte spontanément ?
« Oui, enfin, j’ai fait ce que j’ai pu… »
« C’était facile. »
« J’ai surtout eu de la chance. »
« Tu sais, je me suis quand même trompé au début. »
Nous possédons une rapidité impressionnante pour neutraliser ce qui pourrait nous valoriser. Essayez une autre réponse : « Merci. » Et laissez le compliment arriver jusqu’à vous. Recevoir constitue aussi un apprentissage.
CHANGEZ VOTRE COMPTABILITÉ INTÉRIEURE
Vous pouvez également commencer à reformuler certaines phrases.
« J’ai eu de la chance. » peut devenir : « J’ai bénéficié d’une opportunité et j’ai su la saisir. »
« Tout le monde aurait pu le faire. » peut devenir : « Je l’ai fait, et cela m’a demandé certaines ressources. »
« Je pourrais être fier, mais j’aurais pu faire mieux. » peut devenir : « Je reconnais ce que j’ai accompli et je continue à progresser. »
« Il y a beaucoup plus compétent que moi. » peut devenir : « D’autres possèdent leurs compétences. Je reconnais les miennes. »
Ce changement peut sembler subtil. Il est pourtant majeur. Vous passez progressivement d’une logique de dévalorisation à une logique d’évaluation juste.
VOUS N’AVEZ PLUS À UTILISER CONTRE VOUS LES PHRASES APPRISES AUTREFOIS
Arrive alors une question essentielle : Qui parle lorsque vous vous dévalorisez ?
L’adulte que vous êtes aujourd’hui ? Ou une ancienne représentation de vous-même, construite sous le regard de personnes qui avaient elles-mêmes leur histoire, leurs limites, leurs peurs, leurs exigences et leur propre rapport à la valeur ?
Tout ce que nous avons appris sur nous-mêmes pendant l’enfance mérite d’être réévalué à la lumière de l’adulte que nous sommes devenu. Vous disposez aujourd’hui de données nouvelles. Des années d’expérience. Des choix. Des réalisations. Des épreuves traversées. Des compétences acquises. Des relations construites. Une personnalité qui s’est développée bien au-delà du regard initial.
L’enjeu consiste alors à actualiser l’image de soi.
DEVENEZ UN TÉMOIN FIABLE DE VOTRE PROPRE VALEUR
Il arrive un moment où attendre que l’extérieur répare entièrement le manque de valorisation de l’enfance entretient le problème au lieu de le réparer parce que le regard des autres restera variable. Certaines personnes vous apprécieront énormément. D’autres moins. Certaines comprendront immédiatement votre valeur. D’autres passeront à côté. Certaines vous choisiront. D’autres choisiront quelqu’un d’autre.
Votre valeur personnelle gagne alors à reposer sur une base plus stable que ces fluctuations. Se valoriser, c’est apprendre à devenir un témoin fiable de soi-même. Voir ce qui mérite d’être amélioré. Et voir aussi ce qui fonctionne. Reconnaître ses erreurs et reconnaître ses réussites. Identifier ses fragilités et connaître ses forces. Accepter ses limites et mesurer le chemin parcouru. Voilà ce que signifie être juste avec soi.
Vous avez peut-être appris très tôt à vous sous-estimer. Puis, pendant des années, vous avez continué le travail. L’âge adulte vous offre une autre possibilité : reprendre ce travail dans l’autre sens. Réapprendre à regarder. Réapprendre à reconnaître. Réapprendre à recevoir. Réapprendre à vous attribuer votre part dans ce que vous avez construit. Et remplacer progressivement la question : « Est-ce que je vaux suffisamment ? » par une autre, beaucoup plus féconde : « Est-ce que le regard que je porte sur moi aujourd’hui est réellement juste ? » parce que se valoriser, au fond, consiste en cela : cesser de se regarder à travers les yeux de ceux qui nous ont sous-estimés et devenir capable de se regarder soi-même avec lucidité, respect et justice.
Geneviève Krebs
Psychopraticienne en thérapies brèves – spécialiste de la dépendance affective depuis plus de 30 ans
