Cette phrase est devenue une évidence dans le langage du développement personnel : « On attire ce qu’on n’a pas encore « guéri ». »
Elle possède quelque chose de séduisant. Elle semble expliquer pourquoi certaines histoires se répètent, pourquoi nous rencontrons des personnes qui réveillent exactement les mêmes blessures, pourquoi nous nous retrouvons parfois, à plusieurs années d’intervalle, confrontés aux mêmes sensations d’abandon, de manque, d’incertitude ou de rejet.
Pourtant, cette formulation mérite d’être sérieusement nuancée.
Nous n’attirons pas magiquement certaines personnes parce qu’une partie de nous serait encore « blessée ». Le phénomène est à la fois plus concret, plus subtil et, à mon sens, beaucoup plus intéressant.
Nos blessures et nos apprentissages émotionnels influencent ce qui retient notre attention, ce qui nous attire, ce qui nous paraît familier, ce que nous interprétons comme une preuve d’amour et surtout ce que nous sommes susceptibles d’accepter et de laisser durer dans une relation.
Pourquoi certaines histoires semblent-elles se répéter ?
Pourquoi rencontre-t-on encore une personne distante alors que l’on a tellement souffert du manque d’attention ?
Pourquoi se retrouve-t-on à nouveau à attendre, rassurer, prouver sa valeur, chercher sa place, espérer davantage, interpréter des signes, s’adapter ?
Pourquoi une personne disponible, cohérente et rassurante peut-elle parfois susciter moins d’intensité qu’une personne imprévisible ou émotionnellement distante ?
Pour comprendre ce phénomène, il faut revenir à ce que notre système émotionnel a appris du lien.
Nous découvrons très tôt ce que signifie être en relation.
Lorsqu’un enfant doit chercher l’attention, mériter la reconnaissance, anticiper les réactions d’un parent, s’adapter à son humeur, craindre de perdre son affection ou faire beaucoup pour conserver le lien, il développe progressivement une certaine cartographie affective.
Il apprend ce qui lui est familier. Et le familier possède une puissance considérable.
Le cerveau peut confondre le familier avec le sécurisant
Ce que nous avons connu longtemps peut produire une forme de reconnaissance immédiate, y compris lorsque cette expérience nous a fait souffrir.
Adulte, nous pouvons alors ressentir une intensité particulière face à une personne qui réactive précisément cette mécanique.
L’attente crée du désir.
La distance augmente l’investissement.
L’incertitude mobilise l’attention.
La rareté donne davantage de valeur aux signes de reconnaissance.
Un message attendu pendant des heures procure un soulagement considérable lorsqu’il arrive. Un geste tendre devient extrêmement précieux lorsqu’il reste rare. Une personne qui alterne proximité et distance peut occuper énormément d’espace psychique précisément parce que la relation reste incertaine.
Cette activation peut alors être interprétée comme la preuve qu’il existe « quelque chose de très fort ».
Parfois, nous appelons alchimie ce qui relève aussi d’une activation émotionnelle connue. C’est une distinction essentielle.
L’intensité de ce que je ressens indique qu’il se passe quelque chose en moi. Elle ne suffit pas à démontrer que cette relation est bonne pour moi. Certaines rencontres parlent simplement une langue que notre système émotionnel connaît déjà très bien. Lorsque cette langue est celle de l’attente, du manque, de la conquête ou de l’incertitude, l’activation peut être particulièrement forte.
Ce qui nous attire n’est pas toujours ce qui nous convient
Voilà l’un des points essentiels. L’attirance et la compatibilité sont deux réalités différentes. Je peux être profondément attiré par quelqu’un avec qui mes besoins relationnels seront continuellement frustrés. Je peux ressentir une très forte intensité avec une personne dont la disponibilité affective correspond peu à ce que je souhaite vivre. Je peux avoir énormément de difficulté à quitter une relation qui m’apporte pourtant très peu de satisfaction. Et je peux, inversement, être surpris par le calme d’une relation plus réciproque parce que mon système émotionnel avait appris à associer l’amour à davantage d’intensité, d’effort ou d’incertitude.
C’est ici que le travail sur la dépendance affective devient particulièrement intéressant. Il consiste aussi à apprendre à distinguer : ce qui m’attire, ce qui m’active, ce qui m’est familier et ce qui me convient.
Ces quatre dimensions peuvent parfois coïncider. Elles peuvent aussi être très éloignées les unes des autres.
Le piège : vouloir se « réparer » à travers la relation
Une autre idée très présente aujourd’hui consiste à considérer les relations qui nous font souffrir comme des relations venues nous permettre de « guérir ».
Le raisonnement ressemble à ceci : « Cette personne réveille ma peur de l’abandon. Elle est donc probablement entrée dans ma vie pour que je travaille cette blessure. »
Cette interprétation peut sembler porteuse de sens. Elle comporte pourtant un piège considérable : transformer une relation insatisfaisante en mission thérapeutique.
On reste pour apprendre. On endure pour évoluer. On interprète le manque comme une occasion de travailler sur soi. On transforme l’indisponibilité de l’autre en exercice de détachement. On utilise chaque frustration pour chercher une nouvelle blessure à réparer. Et progressivement, une question pourtant fondamentale quitte le centre de la réflexion : « Est-ce que cette relation me convient réellement ? »
Quand tout devient « quelque chose à travailler sur soi »
J’observe particulièrement ce mécanisme chez certaines personnes en dépendance affective.
La relation leur apporte peu ? → « Je dois travailler mes attentes. »
L’autre reste distant ? → « Je dois travailler ma peur de l’abandon. »
L’autre entretient l’incertitude ? → « Je dois apprendre le lâcher-prise. »
Leurs besoins de tendresse, de présence, de communication ou de réciprocité restent largement insatisfaits ? → « Je dois apprendre à me donner moi-même ce que j’attends de l’autre. »
Chacune de ces réflexions peut contenir une part pertinente de travail personnel.
Le problème apparaît lorsque toutes convergent vers le même résultat : devenir capable de rester dans une situation qui nous convient profondément peu.
À force de vouloir se réparer, on peut devenir extraordinairement compétent pour s’adapter à ce qui nous fait souffrir alors que la maturité affective ouvre une autre possibilité : travailler sur soi tout en évaluant lucidement ce que l’autre apporte réellement à la relation.
Les deux existent simultanément.
Je peux travailler ma peur de l’abandon et souhaiter un partenaire disponible.
Je peux développer ma sécurité intérieure et avoir besoin de réciprocité.
Je peux apprendre à réguler mes émotions et constater qu’une relation me laisse continuellement dans l’insatisfaction.
Je peux devenir autonome affectivement et désirer de la tendresse, de l’attention, de l’engagement et de la présence.
La sécurité intérieure n’a pas vocation à nous apprendre à nous contenter de moins.
Elle nous permet de choisir avec davantage de liberté.
« Guérir » change surtout ce que nous choisissons
Lorsque le travail émotionnel avance réellement, il se produit souvent quelque chose de beaucoup moins spectaculaire qu’une grande révélation.
Certaines choses perdent simplement leur pouvoir sur nous.
La distance fascine moins.
L’indisponibilité mobilise moins.
L’incertitude ressemble davantage à de l’incertitude qu’à de la passion.
Les miettes cessent d’avoir la saveur d’un festin.
La difficulté à obtenir l’amour cesse progressivement d’augmenter la valeur de celui ou celle qui le distribue.
Et parfois, ce qui nous aurait autrefois plongés dans des semaines de questionnement devient une information relativement simple :
« Cette personne peut m’offrir cela. Moi, je souhaite vivre autre chose. »
C’est un changement considérable.
Nous quittons progressivement la question : « Comment faire pour que cette relation fonctionne ? » … pour accéder à une autre : « Est-ce que ce qui existe ici correspond à ce que je souhaite vivre ? »
La maturité affective transforme notre manière de choisir
Sortir d’un schéma relationnel consiste donc moins à devenir suffisamment solide pour tout supporter qu’à acquérir suffisamment de sécurité intérieure pour choisir lucidement.
Observer ce qui existe.
Regarder les faits.
Identifier ses besoins.
Reconnaître ceux de l’autre.
Mesurer la réciprocité.
Accepter la réalité de la personne que l’on rencontre plutôt que construire la relation autour de ce qu’elle pourrait devenir.
Distinguer le désir de construire avec quelqu’un du désir de réussir à obtenir enfin de cette personne ce qui nous a longtemps manqué.
Cette différence est fondamentale dans la dépendance affective parce que l’on peut passer des années à vouloir obtenir une réparation symbolique à travers quelqu’un.
Être enfin choisi.
Être enfin suffisamment important.
Être enfin aimé comme on aurait voulu l’être.
Recevoir enfin ce qui a tellement manqué.
La relation actuelle devient alors, inconsciemment, le théâtre d’une histoire beaucoup plus ancienne.
La véritable évolution commence lorsque l’on cesse progressivement de demander au présent de réparer le passé et que l’on recommence à regarder le présent pour ce qu’il est.
Alors, attire-t-on vraiment ce que l’on n’a pas encore guéri ?
Je préfère formuler les choses autrement :
Nos blessures peuvent influencer ce qui nous attire.
Nos schémas peuvent influencer ce que nous trouvons familier.
Notre insécurité peut influencer ce que nous acceptons.
Notre maturité affective transforme ce que nous choisissons.
C’est beaucoup moins magique et c’est aussi beaucoup plus responsabilisant.
Cela signifie que nous pouvons apprendre à reconnaître nos mécanismes, comprendre pourquoi certaines personnes exercent autant de pouvoir émotionnel sur nous et retrouver progressivement une capacité essentielle : celle de choisir une relation pour ce qu’elle est réellement, plutôt que pour ce qu’elle réveille en nous.
Finalement, le signe d’une évolution profonde réside peut-être là : ce qui nous attirait autrefois peut encore exister devant nous, sans que nous ayons désormais envie de le choisir.
©Geneviève Krebs
Psychopraticienne en thérapies brèves
Spécialiste de la dépendance affective depuis plus de 30 ans
