Je crois que certaines trajectoires professionnelles se décident. Et que d’autres se dessinent longtemps avant que l’on comprenne où elles nous conduisent.
À quinze ans, j’avais déjà une certitude assez étrange : un jour, je ferais quelque chose avec l’écriture. Je ne savais pas quoi. Je ne savais pas pour qui.
Je ne savais évidemment pas que j’écrirais un jour plus de vingt livres, ni que certains seraient traduits dans plusieurs pays. Je savais seulement que l’écrit ferait partie de ma vie.
Il y avait aussi l’art.
Depuis toute petite, je suis attirée par la création. Elle me fait du bien. J’ai besoin de cette liberté particulière qui consiste à partir de presque rien et à chercher une forme, une association, une possibilité.
Avec les années, j’ai compris que cette créativité ne s’exprimait pas seulement artistiquement.
Je l’utilisais pour comprendre, pour transmettre, pour résoudre, pour simplifier ce qui semblait compliqué et pour imaginer une autre façon de faire lorsqu’une méthode existante ne produisait pas le résultat attendu.
Cette manière de fonctionner allait prendre une place considérable dans ma vie professionnelle.
Mais entre l’adolescente qui pressent qu’elle écrira et la professionnelle que je suis devenue, il y a eu la vie.
Et la vie ne demande pas toujours notre avis.
À trente ans, je suis devenue veuve. Mon fils avait quatre ans.
Il fallait continuer. L’accompagner, l’élever, travailler, construire la suite et, d’une certaine manière, réinventer notre vie à tous les deux.
Puis il y a eu des lieux différents, des opportunités, des rencontres et cette curiosité qui m’a toujours poussée à aller voir un peu plus loin que ce que je connaissais déjà.
Vivre et travailler dans différents environnements m’a confrontée à des histoires, des références et des cultures différentes.
Cela m’a appris quelque chose qui ne s’apprend pas seulement dans les livres : un être humain ne peut jamais être complètement compris en dehors de son histoire, de son environnement et du système dans lequel il a appris à vivre, à aimer, à travailler et à se protéger.
Ma première vie professionnelle s’est beaucoup construite dans le monde de l’entreprise. Très tôt, j’y ai défendu une conviction qui n’était pas encore aussi communément admise qu’aujourd’hui : l’émotion, les représentations, les comportements et la qualité des relations interpersonnelles ont un impact direct sur la performance. Je me suis notamment engagée dans de nouvelles pratiques d’audit. Je ne voulais plus de l’audit uniquement vécu comme un contrôle qui cherche ce qui ne va pas.
Je défendais une démarche capable d’impliquer les personnes, de faire émerger la compréhension et d’inviter au changement et à l’amélioration continue.
Au fond, quelque chose était déjà là : Comprendre un système. Identifier ce qui dysfonctionne. Ne pas s’arrêter au symptôme. Faire participer ceux qui vivent la situation. Et chercher comment transformer durablement plutôt que simplement constater.
En 2000, AFNOR m’a fait confiance en publiant mon premier livre. L’intuition de mes quinze ans commençait à prendre forme. J’ai ensuite beaucoup écrit pour le monde de l’entreprise, tout en poursuivant mes recherches et mes accompagnements.
Et puis certains profils ont commencé à venir particulièrement vers moi. Des personnes fortement touchées par des schémas comportementaux issus de la dépendance affective et de l’insécurité émotionnelle. Pourquoi elles ? Pourquoi moi ? Je pourrais probablement construire aujourd’hui une explication très cohérente. Mon père avait lui-même été abandonné dans sa toute petite enfance. Mon fils avait perdu son père à quatre ans. Peut-être ces histoires m’ont-elles rendue particulièrement sensible à certaines blessures d’attachement, à la peur de perdre, à l’insécurité du lien.
Peut-être. Je n’en sais rien avec certitude. Et je préfère laisser cette question ouverte plutôt que lui inventer une réponse.
Ce que je sais, en revanche, c’est que j’ai commencé à reconnaître ces fonctionnements. À les repérer. À les entendre parfois derrière une problématique qui semblait en apparence complètement différente.
Et j’ai décidé d’accueillir ces personnes. Puis de m’engager réellement auprès d’elles.
Je me suis prise d’empathie pour ces hommes et ces femmes capables d’une immense intelligence, d’une grande générosité, d’une grande compétence professionnelle, et pourtant profondément fragilisés dès que le lien affectif, le regard de l’autre, le sentiment de rejet ou la peur de perdre entraient en jeu.
Je retrouvais d’ailleurs certains de ces mécanismes hors du cabinet. En entreprise aussi. Chez des collaborateurs, des managers, parfois des dirigeants.
Besoin excessif de reconnaissance.
Difficulté à dire non.
Peur du conflit.
Hyperadaptation.
Besoin de contrôler.
Difficulté à déléguer.
Surinvestissement.
Peur de décevoir.
Recherche d’approbation.
Comportements défensifs face à la critique.
La dépendance affective et l’insécurité émotionnelle ne s’arrêtent pas à la porte du couple. Elles nous suivent partout où nous sommes en relation.
Une autre difficulté s’est alors présentée à moi : les protocoles classiques dont je disposais ne me permettaient pas toujours d’obtenir la transformation que je recherchais.
Comprendre était nécessaire. Mais comprendre ne suffisait pas. Alors j’ai fait ce que j’ai probablement toujours fait lorsque quelque chose ne fonctionne pas suffisamment bien à mes yeux.
J’ai cherché.
Pendant des années.
J’ai étudié, testé, expérimenté, observé.
J’ai gardé ce qui produisait une véritable évolution.
J’ai abandonné ce qui n’en produisait pas suffisamment.
J’ai associé certaines approches.
J’en ai adapté d’autres.
J’ai créé.
J’ai innové.
Avec une question en tête : qu’est-ce qui aide réellement cette personne à ne plus seulement comprendre son fonctionnement, mais à vivre autrement ?
C’est ainsi que s’est progressivement construite ma manière d’accompagner la dépendance affective et l’insécurité émotionnelle.
J’ai laissé la théorie pour partir du terrain, des personnes, de leurs résistances, de leurs transformations.
Et de centaines d’heures d’observation.
Pendant ce temps, l’écriture ne m’avait jamais quittée.
Après une dizaine de livres publiés, j’ai ressenti, autour de 2015, le besoin de m’adresser autrement au public.
Je voulais sortir du seul univers professionnel et de l’entreprise.
Parler directement aux personnes.
Eyrolles m’en a donné l’occasion en m’ouvrant ses portes pour écrire sur le développement personnel et la psychologie.
C’est ainsi qu’a commencé toute une collection d’ouvrages consacrés notamment à la dépendance affective.
Avec une intention précise : je voulais d’abord montrer son véritable territoire, parce qu’on réduit encore trop souvent la dépendance affective à la relation amoureuse. Or elle peut se manifester dans le couple, bien sûr, mais aussi dans la famille, l’amitié, le rapport au travail, à l’autorité, à la reconnaissance, à la réussite, au regard social.
Elle peut être spectaculaire.
Elle peut aussi être parfaitement silencieuse.
Je voulais également que mes livres servent. Pas seulement qu’ils expliquent.
Tout le monde ne peut pas venir vivre un atelier thérapeutique individuel en immersion avec moi.
Tout le monde n’en a d’ailleurs pas besoin.
Pour certaines formes légères ou modérées de dépendance affective, je voulais proposer de véritables outils d’autonomie. Des livres que l’on ne referme pas simplement en se disant : « Maintenant, je comprends. », mais que l’on utilise. Que l’on annote. Dans lesquels on revient. Avec des exercices, des prises de conscience, des étapes et des pistes concrètes permettant de commencer à se prendre en main.
Parce que derrière toutes ces années de recherche, d’écriture et d’accompagnement, je crois que mon fil conducteur est finalement assez simple. Je suis fascinée par ce qui permet à un être humain de changer, de cesser progressivement d’être gouverné par des mécanismes anciens qui continuent à décider à sa place. C’est probablement pour cela que mes univers professionnels, qui pourraient sembler éloignés, ne l’ont jamais été pour moi.
Il s’agit dans tous les domaines de ma mission, d’une manière ou d’une autre, de regarder ce qui existe, de comprendre ce qui bloque, de faire apparaître ce qui n’était pas encore visible et d’expérimenter une voie de transformation.
Aujourd’hui, après plus de trente années d’accompagnement, je continue à chercher, à observer, à écrire, à créer. Parce qu’en matière humaine, je me méfie des certitudes définitives.
Mais il y en a une que l’expérience a profondément ancrée en moi : comprendre son histoire est précieux. Comprendre ses mécanismes est indispensable. Mais le véritable enjeu commence après. Lorsqu’on découvre que ce qui nous a longtemps protégés, adaptés ou maintenus dans le lien n’est pas nécessairement ce qui doit continuer à diriger notre vie. On peut apprendre autre chose.
Geneviève Krebs
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