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Thierry, le chauffeur de bus en panne de confiance

Je me souviens de cet organisme de transport de personnes qui m’avait sollicitée pour accompagner Thierry, chauffeur en souffrance qui ne parvenait pas à avoir confiance ni en lui, ni en l’entreprise, ni dans la plupart des nouveaux usagers qui empruntaient la ligne de son bus. Par chance, le premier échange que nous avons eu a permis d’installer un cadre bienveillant qui lui donnait l’envie de mieux se connaître, et de changer. Il savait que s’il ne faisait rien pour lui-même, il risquait fort de perdre son emploi, car son comportement devenait gênant pour tout le monde. Il m’a avoué rapidement que ses blocages génèrent des situations de crise à répétition dans sa vie de couple, avec ses enfants, et qu’il n’a pas d’amis. Nous nous sommes vus quelquefois pour travailler à comprendre ses schémas et surtout l’origine de ceux-ci.

Quand l’ histoire de vie a un impact au travail

Le père de Thierry était alcoolique. Chaque soir lorsqu’il était petit, son père explosait de colère et redoublait de violence à l’encontre de sa mère et aussi de lui et de son petit frère. Il se souvient de ces jours où pris de remords et de honte, son père le prenait contre lui, s’excusait, promettait son sevrage, et d’assurer de la joie dans la maison… et chaque nuit qui suivait, le visage de son père qui se transformait et l’effrayait… et l’enfer qui reprenait ! Il a vite compris qu’il ne pouvait pas avoir confiance ni en son père dont l’addiction faisait de lui un menteur, ni en sa mère, qui trop dépendante et fragile, ne savait pas comment réagir, et se recroquevillait tout autant que ses deux enfants. Tout le monde hurlait et criait à l’aide depuis la maison forestière… Et personne n’entendait. Chaque soir la même scène de terreur… Chaque soir à vivre l’insécurité. « On ne peut faire confiance en personne », « le meilleur peut être imprévisible », « aimer ça ne veut rien dire », « il faut se méfier »… Thierry me racontait qu’il s’est longtemps senti très seul dans la vie, et qu’il a appris à vivre comme un ours. Et que marié et père de famille aujourd’hui, son cœur ne parvient pas à s’ouvrir vraiment. Il me raconte qu’il ne se sent jamais en sécurité : peur de perdre sa femme, peur qu’il arrive quelque chose à ses enfants, peur d’être rejeté ou ridiculisé lorsqu’il pose un « je t’aime », peur d’être déçu en amitié donc mieux vaut rester seul, peur de perdre son travail, peur des autres et du mal qu’ils pourraient faire, peur parfois de lui-même (et si jamais lui aussi pouvait devenir violent !).

Évidemment je lui ai conseillé de consulter un médecin psychiatre pour lui venir en aide par rapport au traumatisme grave qu’il a vécu, et ainsi le mettre en sécurité au niveau de sa santé, et qu’ensemble nous pourrions travailler aux conséquences de son histoire, remarquées dans ses comportements, ses pensées et ses émotions dans le cadre de sa mission professionnelle.

Derrière un fonctionnement, une explication

Au travail, la personne qui est connectée en permanence à un sentiment d’insécurité a besoin de tout vérifier, de contrôler ce qui est fait, mais aussi les personnes. Tout doit être en permanence maîtrisé. Et pourtant l’angoisse reste là. Thierry n’a pas confiance en les autres. Il n’a pas confiance en la direction générale lorsqu’elle transmet une information ou présente une nouvelle vision stratégique. Pour lui, cela cache quelque chose et le mauvais de l’histoire va forcément surgir rapidement. Il est incapable de prendre une bonne nouvelle sans se demander où se trouve la mauvaise. L’engagement n’a aucune valeur, la parole donnée non plus. Récemment l’entreprise lui a demandé d’accueillir deux personnes qui seront prochainement affectées à la création de nouvelles lignes de transport. Il n’a pas su et n’a pas souhaité remplir ce rôle. Transmettre une bonne pratique est pour lui impensable de crainte de se faire prendre son travail. Il voit le danger partout à tel point qu’il redouble de prudence au volant de son bus (tant mieux !). Depuis son arrivée dans l’entreprise, il mange seul au réfectoire. Il se sent mieux à rester à l’écart même si comme tout le monde il a besoin aussi d’être considéré, reconnu et de partager. Mais le risque est trop grand. Il a choisi de rester éloigné tout en étant entouré, car en bon dépendant affectif qu’il est aussi, il cherche malgré tout à entourer sa solitude de présences. Depuis le départ de la maison parentale, il n’a jamais dormi une seule fois seul chez lui. Sa femme ne l’a jamais quitté un jour. Elle est présente à chacun de ses retours à la maison. Ses enfants ne partent pas en vacances seuls. Le sentiment d’insécurité grave dans lequel vit Thierry l’empêche d’aller vers la nouveauté, de se laisser créer, de prendre des initiatives. Si ses idées étaient rejetées, il en souffrirait terriblement. Alors mieux vaut éviter. Je remarque dans notre échange que lorsque je deviens trop intrusive avec mes questions et mon envie de comprendre, il s’en défendrait presque avec une pointe d’agressivité.

La nécessité pour lui d’évoluer

C’est un être blessé, qui va beaucoup mieux aujourd’hui. Sa peur de perdre la sécurité financière et donc de mettre en danger ses enfants aura été un déclencheur très bénéfique pour le motiver à entrer en introspection, en soins et travailler au changement et à la transformation.

Comprenez bien que le dépendant affectif appelé de temps à autre « personne toxique » et que l’on trouve bien égoïste, ne pensant qu’à ses préoccupations, à ses intérêts, ne gère pas ses émotions et encore moins ses peurs et ses angoisses. Il souffre de ce qu’il vit et de ce qu’il déclenche. Son manque permanent de sécurité fait qu’il jongle avec la fuite, la tolérance, l’évitement, la panique, la recherche de l’approbation et les phobies. Bien évidemment, il donne l’impression d’être constamment sur la défensive, ne supportant aucune remarque ni critique. Avec lui, vous avez cette fâcheuse impression de devoir contrôler tout ce que vous dites, car il prend tout pour lui, et d’une épingle, en fait toute une histoire ! Lorsque son parcours a fait de lui un combattant, n’acceptant pas l’échec, trop humiliant pour lui, il ne lâche rien, va au bout des choses, jusqu’à l’épuisement, mais prenant bien soin de comparer ses exploits par rapport à ceux des autres, cherchant inévitablement à prouver qu’il peut être meilleur que les autres… comme si les défis ont fait partie de sa vie et conditionnaient l’estime qu’on lui porte. Ces états émotionnels peuvent l’amener à développer des troubles de la personnalité qui méritent alors une prise en charge.

De l’importance de prendre en considération l’aspect émotionnel de l’être humain en entreprise…

(Nota : le prénom, le métier et le contexte d’entreprise ont été changés dans cette histoire afin de respecter la confidentialité des personnes)

© Geneviève Krebs, psycho-praticienne et coach. Auteur d’une douzaine d’ouvrages dont “Dépendance affective : six étapes pour se prendre en main et agir”, et “Dépendance affective au travail”, parus chez Eyrolles.

 

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